Mario Martínez Rubio - Photo : Thomas Canetimprimer l'article
FOOTBALL
Le smicard du foot espagnol
Derrière sa peau bronzée et son air espiègle, on devine l’ADN guerrier d’un Viriatus ou d’un Caro de Segeda, ces hommes à l’héroïsme suicidaire qui résistèrent farouchement il y a deux millénaires aux assauts de l’Empire romain. Il ne brandit pas de falcata [grand couteau à dos courbe des Celtibères] pour défendre sa place en Liga, le championnat professionnel espagnol. Quand il affronte les Goliaths de Barcelone ou du Real Madrid, il lui suffit d’une vieille paire de crampons et de la hargne que lui donne le titre honorifique de “premier joueur de Soria de l’histoire de la première division”. Il tutoie les stars [la Liga est surnommée le “championnat des étoiles”] avec son numéro 7 sur le maillot rouge du Club Deportivo Numancia.
Son fief : le stade Los Pajaritos [Les petits oiseaux]. Son rang : footballeur le moins bien payé du club le plus modeste d’une Liga millionnaire. Mario Martínez Rubio a 23 ans. Il joue les milieux de terrain fauchés en temps de crise. Il est né dans une ville de 39 400 habitants au nord de Madrid, à peine de quoi remplir une tribune du Camp Nou, le stade du FC Barcelone. Sur les 500 joueurs de première division, c’est lui qui a un salaire de dernier de la classe, environ 120 000 euros par an. Une misère, dans un championnat où l’argent coule à flots. En outre, son équipe dispose du budget le plus modeste : 6 malheureux millions d’euros. En vertu de la convention collective de la riche corporation des footballeurs, le minimum que puisse toucher un joueur de première division est de 67 000 euros par saison. Pas de quoi mener une vie fastueuse, même si le revenu annuel moyen par habitant en Espagne est de l’ordre de 23 000 euros.
Il n’y a encore pas si longtemps, Mario punaisait des posters de Maradona dans sa chambre – “même si je ne l’ai pas vu beaucoup jouer” – et du Danois Michael Laudrup, son autre idole. “J’ai commencé à jouer au football en salle [ou futsal] dans le secondaire, explique-t-il. Les choses ont bien marché et j’ai eu la chance de faire partie de la sélection de Castille-León.” Il a triomphé et a changé de genre, passant aux catégories inférieures du CD Numancia, pour pratiquer le “vrai” football. La taille du terrain et du ballon ont changé, ainsi que l’importance des adversaires et l’impact médiatique. A 17 ans, il a atterri dans la troisième équipe du Numancia. Il ne se souvient même pas des primes qu’il touchait quand il gagnait. “Je crois que le salaire de junior devait tourner autour de 1 000 euros”, se rappelle-t-il. Le joueur a eu tôt fait de passer en équipe première. Pour son baptême du feu, le 30 avril 2005, il est tombé sur un os : le FC Valence. Mais le club valencien n’a pas eu raison du Numancia. Match nul 1 partout. Il n’oubliera jamais le bonheur qu’il a ressenti quand l’arbitre a sifflé la fin du match. “Pablo Aimar [joueur vedette argentin de Valence] m’a donné son maillot, se rappelle-t-il. Je le garde précieusement chez moi.” Il n’habite pas très loin du terrain de Los Pajaritos, chez sa mère, qui travaille dans une boutique d’orthopédie. Son père, Chus Martínez, ancien joueur du Numancia, vend des meubles. Aujourd’hui, Mario est ému quand il voit les gamins jouer aux capsules [de bouteilles de soda, à l’effigie des joueurs] sur des stades miniatures dessinés sur l’asphalte, dans les rues peu passantes de Soria. “Quand je me vois sur une capsule, ça me fait très plaisir, reconnaît-il. Je me suis bien battu pour arriver en première division et je n’oublie jamais d’où je viens. Ça me fait le même effet quand je me vois sur les vignettes Panini. Quand j’étais gosse, je les collectionnais.”
Où trouver Mario quand il n’est pas pris par son métier ? Au bar Maná. Le propriétaire, David Alcalde, est un pote de toujours, aux petits soins pour lui. Ils y ont vu Casillas [le capitaine de la sélection espagnole] et ses hommes soulever la coupe d’Europe, et c’est là aussi qu’ils ont arrosé la montée du Numancia en Liga, le 19 mai dernier. Pour l’instant, le site Internet consacré à l’enfant du pays attendra. Même si le boucher félicite sa mère après un match de son fils. “Elle est ravie, s’amuse-t-il. Des gens lui disent : ‘On va voir comment Mario va jouer cette année’, ou bien ‘Hier, je l’ai vu sur Canal +’, et elle les remercie de tout son cœur. C’est l’avantage d’être dans une petite ville. L’inconvénient, c’est que tout se sait. On est une famille, aussi bien dans les vestiaires que dans la rue.” Humilité, humilité, humilité, ne cesse-t-on de répéter au sein du club. “J’adorerais signer un contrat mirifique dans un autre club – le Numancia est un club vendeur. Mais il faut y aller petit à petit. Je resterai toujours le même, et je ferais n’importe quoi pour cette équipe.”
Depuis que le football professionnel a frappé à sa porte, le milieu de terrain jure que personne ne lui a emprunté d’argent. De toute façon, pour l’instant, il ne pourrait sortir personne de la pauvreté. Il aide comme il peut. Il participe au budget familial, il pourvoit à ce qui manque. “Bien sûr, j’ai un crédit immobilier à rembourser, commente-t-il. Je me suis acheté une petite maison que je loue à un ami. Je la rembourse sur quinze ans. Mais c’est ma mère qui s’occupe de tout ça”, avoue-t-il. Il a laissé les livres en fin de troisième et, bien qu’il se soit ensuite inscrit à une école de langues avec un ami, il a perdu le fil des études. “Le football, c’est toute ma vie, affirme-t-il. Quand je ne jouerai plus, j’espère pouvoir entraîner des jeunes. Tu compares ça avec d’autres boulots et tu te dis : ‘Putain, j’ai beaucoup de chance de faire ce que je fais’.”
Tandis qu’une atmosphère limpide fait resplendir la lumière de midi, les agents d’entretien nettoient les gradins vides de Los Pajaritos. Des sièges rouges et bleus alternent, immaculés, dans le plus petit stade de première division : 9 800 places. C’est ici que mijote l’esprit du Numancia. Sans potion magique, contrairement à un certain village gaulois, et sans dopage de dernière génération. “Peut-être un bon rôti, une viande rouge ou une côte de bœuf, plaisante Mario. Cela a toujours été la base de mon alimentation. Les supporters dépensent leur argent en voyages pour nous soutenir, comme moi quand j’étais plus jeune. Quand on les voit et qu’on se sent faiblir, on reprend courage. Ce n’est peut-être pas le cas dans d’autres équipes.” Ce qui se passe, en revanche, dans d’autres équipes, c’est qu’on regarde le Numancia de haut. “Péquenots”… et autres gentillesses du même genre, voilà ce que doivent subir les joueurs de Soria. Ce ne sont pas des insultes lancées par des spectateurs, mais plutôt par leurs collègues footballeurs avant un corner, par exemple. “On s’échauffe, c’est tout”, tranche-t-il. Aucun reproche.
Mais qu’en est-il de la crise dont on nous rebat les oreilles ? Le football des riches s’en moque-¬t-il ? “Au Numancia, on n’est pas concernés, estime Mario. On ne gagne pas autant que dans d’autres clubs, mais ici on sait que chaque mois on est payés rubis sur l’ongle. C’est tout ce qui compte.” Tandis que l’Argentin Lionel Messi va toucher 2,5 millions d’euros de plus en fonction des titres qu’il obtiendra avec le FC Barcelone cette année, Mario Martínez va devoir se contenter d’une “petite” prime (100 000 euros) pour être monté en première division. Aucune autre n’est prévue pour une qualification européenne, ni pour l’obtention d’un titre, ni pour une qualification en Ligue des champions…
A l’extrême opposé, citons le cas dramatique du club Levante lors de la dernière saison : une gestion lamentable, les joueurs qui restent des mois sans être payés. Ils font grève. Ils brandissent des pancartes au milieu du terrain. Ils portent des maillots barrés de slogans inhabituels. “Nos salaires ! Les dirigeants sont des menteurs !” Au total, les clubs espagnols devraient 38 millions à leurs salariés. “Personne n’aime travailler sans être payé, pas vrai ? s’indigne Mario. Je me mets à la place des joueurs du Levante, cela a dû être horrible.” Et de rappeler qu’“il faut bien mener sa barque, dans ce boulot, parce que ça ne dure pas longtemps”.
Ainsi, grâce à ses économies, les concessionnaires automobiles ont cessé d’être des vitrines où l’on colle le nez en y laissant la buée de l’impossible. Mario vient de s’offrir une Audi rouge. Cash. “Je n’ai pas de traites à payer pour la voiture, se félicite-t-il. Le problème, quand on vit dans une petite ville, c’est que tout le monde se connaît. Résultat, il y a un envieux qui m’a rayé la portière.” Il nous montre la rayure avant de quitter le parking du stade et de prendre congé. Le moteur rugit. Mario a le droit lui aussi de profiter du bolide qu’il a gagné pour prix de ses efforts. Le “dix-mille-euriste” du ballon rond ne roule pas en Ford Escort d’occasion. Mario accélère prudemment. Il dompte les chevaux de l’Audi du bout du pied, tout comme il caresse le cuir du ballon.










